Osons la révolution du Froid !

C'est une tribune de Madi Sakandé. Président de U-3ARC. Une tribune dans laquelle il exprime sans ambages sa conviction pour un Froid au service de notre souveraineté économique, politique et sociale sur le continent. Morceaux choisis: "Aux chefs d'État, aux ministres, aux décideurs qui liront ces lignes : faites du froid un axe stratégique national, ou acceptez de rester éternellement dans la file d'attente du développement". Lisez plutôt 


Osons la révolution du Froid !


En Afrique, le froid est encore vu comme un luxe. C'est une erreur mortelle. Le froid est l'armature de notre souveraineté alimentaire, sanitaire et numérique. Mais pas que. Il est temps d'en faire un combat d'État, pas une option de confort.

Miles 12, Lagos - Nigéria

Je me souviens de Miles 12 comme on se souvient d'une gifle. Ce marché tentaculaire, l'un des plus grands d'Afrique de l'Ouest, où des camions entiers de tomates arrivent chaque nuit après des heures de route défoncée. Des hommes et des femmes qui ont trimé des mois durant, sur des parcelles immenses, sous un soleil qui ne pardonne rien. Et là, sous les hangars, dans la chaleur qui colle à la peau, je regardais des montagnes de tomates s'affaisser sur elles-mêmes, rougir puis noircir, pendant que les négociants criaient des prix qui s'effondraient d'heure en heure. Pas de chambre froide. Pas de rupture de charge réfrigérée. Juste le temps qui travaille contre le paysan, minute après minute.

Cette scène, le cinéaste nigérian Ike Nnaebue l'a filmée avec une justesse qui m'a bouleversé. Notre documentaire, « Damaged Goods », tourné pendant des mois dans plusieurs pays africains, raconte ce que j'ai vécu et dénoncé pendant longtemps : des producteurs qui s'épuisent sur d'immenses parcelles sans jamais sortir de la précarité, parce que plus de 60% de leur récolte de tomates finit par pourrir avant de trouver preneur. La tomate y devient un symbole implacable : un fruit gorgé de travail, condamné par l'absence de froid avant même d'atteindre la table.

J'ai vu cette scène, ou ses sœurs jumelles, dans une dizaine de pays africains. Je l'ai sentie dans mes narines avant de la comprendre avec ma tête. Alors laissez-moi poser la question qui me hante depuis vingt-cinq ans : pendant combien de temps encore l'Afrique sera-t-elle le seul continent qui produit dans la sueur et jette dans l'indifférence ?

Sans froid, pas de dignité. Point.

LE FROID, REMPART DE SOUVERAINETÉ

On m'a appris, jeune technicien, à réparer des compresseurs. On ne m'a jamais dit que je réparais, en réalité, des pans entiers de notre souveraineté. Je le dis avec vingt-cinq ans de terrain : le froid n'est pas un accessoire du développement, il en est la colonne vertébrale. Trois piliers le prouvent.

Alimentaire, d'abord. À Miles 12 comme dans le reste de nos pays, le scénario se répète : en Afrique subsaharienne, on estime à 70% ou plus les pertes post-récolte liées à une chaîne du froid inadéquate ou inexistante, soit l'équivalent de plusieurs centaines de millions de tonnes de nourriture perdues chaque année. Pendant ce temps, nous importons des cargaisons entières de poissons surgelés venus de Norvège, quand nos propres pêcheurs et maraîchers regardent leur travail pourrir sur place. Le froid, c'est la sécurité nutritionnelle des vingt-cinq prochaines années. Rien de moins.

Sanitaire, ensuite. J'ai vu des frigos rendre l'âme dans des postes de santé pourtant couverts par les grands programmes de vaccination. Une étude menée il y a quelques années sur plus de 130 000 sites de vaccination dans les pays soutenus par Gavi a révélé qu'un cinquième d'entre eux n'avait tout simplement aucun équipement de chaîne du froid, qu'un autre cinquième fonctionnait avec du matériel en panne, et qu'un cinquième supplémentaire exposait les vaccins à des températures dangereuses. Un tiers du terrain sanitaire africain, livré à lui-même face au froid. La dignité d'un enfant, c'est un vaccin conservé comme il se doit, pas un flacon sacrifié à un groupe électrogène capricieux.

Numérique, enfin, parce que notre avenir s'y joue aussi. Nos data centers naissants brûlent une énergie folle à se refroidir avec des technologies pensées pour d'autres climats. On ne bâtit pas une souveraineté numérique sur une climatisation importée et inadaptée. Il nous faut une ingénierie du froid pensée ici, pour ici.

L'INSULTE DU DUMPING TECHNOLOGIQUE

Il y a une chose que je ne tolérerai plus dans ma carrière : qu'on nous livre, sous couvert de générosité, des équipements conçus pour fonctionner à 15°C et qu'on nous demande de les faire tenir à 45°C à l'ombre. Ce n'est pas de l'aide. C'est du dépotoir déguisé en coopération. Et pendant ce temps, nos propres États taxent l'importation d'équipements de froid neufs et performants entre 40% et 111%. Comment voulez-vous nourrir plus d'un milliard d'Africains si vous rendez le froid hors de prix à ceux qui en ont le plus besoin ?

On ne nous respectera pas tant que nos gouvernements accepteront des dons de frigos qui ne tiennent pas la route, tandis que nos ingénieurs chôment.

J'ai formé des jeunes techniciens brillants, capables de concevoir des solutions adaptées à nos réalités climatiques, et je les ai vus regarder, impuissants, débarquer des containers de matériel obsolète que même leurs pays d'origine ne voulaient plus. Ce n'est pas un cadeau. C'est un aveu de mépris.

LA FEUILLE DE ROUTE DE U-3ARC

Assez de constats. Voici ce que nous portons, à U-3ARC, et ce que nous exigeons.

Former, massivement. Un jeune formé au froid vert, c'est un emploi durable, une économie circulaire, une compétence qui reste sur le continent au lieu de fuir avec les cerveaux. Nous avons des ateliers, nous avons la volonté, il nous faut l'investissement et la reconnaissance de ce métier comme un métier d'avenir.

Réglementer, enfin. Nous appelons de nos vœux une Directive Africaine du Froid : des normes communes, une exigence d'efficacité énergétique, une priorité donnée aux fluides naturels. Sans cadre, chaque pays réinvente la roue, ou pire, l'importe cassée.

Nouer des partenariats équilibrés. Nous ne refusons pas la technologie étrangère. Nous refusons la charité qui humilie. Tout partenariat doit désormais s'accompagner d'un transfert réel de compétences et d'une co-construction sur le sol africain, avec des ingénieurs africains à la table des décisions, pas seulement sur les photos.

LA SOUVERAINETÉ OU LA FILE D'ATTENTE

Je n'écris pas cette tribune pour qu'on me plaigne. Je l'écris parce que j'ai passé vingt-cinq ans à graisser des compresseurs, à former des mains, à voir des montagnes de tomates noircir à Miles 12, des tonnes de poisson pourrir sur nos côtes, et des vaccins agoniser dans des frigos indignes. Je connais le prix du froid qu'on n'a pas. Je connais aussi la fierté de ceux qui, sur le terrain, savent le maîtriser dès qu'on leur en donne les moyens.

Aux chefs d'État, aux ministres, aux décideurs qui liront ces lignes : faites du froid un axe stratégique national, ou acceptez de rester éternellement dans la file d'attente du développement.

Nous, nous avons choisi la souveraineté.